Les Principes de Base de la Technique Alexander

Pedro de Alcantara

Revu et corrigé par Catherine de Chevilly


Frederick Matthias Alexander (Australie, 1869 – Londres, 1955) était comédien, écrivain et professeur. Il a formé des praticiens de sa méthode à partir de 1930, et aujourd’hui on trouve environ quatre mille praticiens dans le monde, dont une soixantaine en France. Alexander est l’auteur de quatre ouvrages, dont le troisième, « L’usage de soi » (« The use of the self »), révèle par son titre un des principes de base de sa technique. Les six points développés ci-dessous constituent un bref aperçu du travail d’Alexander, de ses découvertes et de ses applications.

1)    Le corps et l’esprit interagissent sans cesse. Il suffit que survienne un petit changement dans votre posture – par exemple, la position de la tête, ou le rapport entre le dos et le bassin – pour que votre identité change, c'est-à-dire votre perception de vous-même, ainsi que la perception de votre place dans le monde. Votre identité peut changer peu ou prou, agréablement ou pas, peu importe : tout changement physique a des conséquences psychologiques. Ainsi, tout cheminement conduisant à une modification de coordination, posture, dextérité, aspect, sollicite l’imaginaire, l'émotionnel, l'identitaire. Le praticien de Technique Alexander travaille d’une façon indirecte, voire ludique, non pas sur la posture en soi, mais sur les réactions de chacun à chaque situation. C’est ce mécanisme de réaction qu’Alexander nomme « l’usage de soi ».

En voici une petite illustration. Je montre à un élève musicien une certaine façon de s’organiser en matière de coordination qui, à terme, lui permettra d’être plus à l’aise dans ce qu’il fait. Une fois que l’élève semble avoir intégré à peu près mes suggestions, je lui donne une tâche, par exemple improviser une mélodie dans le style de Mozart, en ré mineur avec une modulation sur fa majeur. L’élève panique, il a peur d’improviser, il se croit incapable de moduler d’une tonalité à l’autre ; il perd la tête –  on ne saurait mieux dire – et néglige, oublie littéralement, les informations relatives à sa coordination que nous avions pourtant travaillées à l’instant. On doit alors recommencer, essayer différentes stratégies ; chemin faisant, l’élève cesse de perdre ses moyens face aux différentes situations stressantes et difficultés techniques, musicales, relationnelles... Nos actions ne sont-elles pas toutes animées par une volonté, un but, un désir ? Pour agir sur le geste (le « faire », composant physique de l’action), agissons d’abord sur la motivation (le « vouloir faire », composant psychologique, esthétique ou identitaire de cette même action).

2)    En toute situation, c’est le corps entier qui entre en action, et non pas seulement une partie ou l’autre. Jouer une note au violon n'est pas une action concernant seulement les doigts ; elle concerne les doigts, mais aussi les mains, les bras, les épaules, la tête, le cou, le dos, le bassin, le ventre, les jambes, les pieds... Toutes les parties du corps sans exception participent à chaque geste, soit par des mouvements, soit par des actions d'opposition, de soutien ou de résistance, souvent très subtiles. Imaginons un tromboniste en train de jouer un passage rapide et vif. Son bras droit devra se déplacer beaucoup, rapidement, abruptement et constamment. Si son dos, en étant tonique et stable, ne s’opposait pas alors au mouvement du bras, la lancée de ce dernier non seulement manquerait de précision mais encore aurait de dangereuses répercussions pour la tête et le cou. De même, le dos ne peut être stable et jouer son rôle d’axe que si les jambes font leur travail. En travaillant sur une activité localisée, le musicien devrait donc garder une certaine conscience de la globalité de son corps.

3)    L’orientation de la tête, du cou et du haut du dos joue un rôle important dans la coordination de l’ensemble du corps. Alexander nomme cette orientation et ce qui en découle le « Contrôle Primaire ». Prenons le pianiste comme exemple. L’orientation de sa tête – qui n’est pas sensée être une position fixe, ce qui requiert une qualité d’attention un peu particulière – détermine certaines choses directement et d’autres indirectement. L’unité et la mobilité du tronc, sa capacité de bouger vers l’avant ou vers l’arrière, vers la droite ou vers la gauche, tout cela dépend directement de l’orientation de la tête. En revanche, étant lié au comportement du tronc, le fonctionnement des bras et des mains sera indirectement affecté par le Contrôle Primaire. Pour comprendre l’importance du Contrôle Primaire, visualisez les postures de Glenn Gould et d’Artur Rubinstein. Il ne serait pas possible pour Gould d’être Gould s’il avait la tête et le cou de Rubinstein, et vice-versa.

4)    Très souvent il existe un décalage entre ce que l'on fait et ce que l'on croit faire, phénomène nommé « la perception sensorielle erronée ». Par exemple, une violoniste peut creuser son dos en jouant et être persuadée qu’elle se tient droite. Si le praticien guide son corps vers une position réellement verticale, elle se sentira probablement penchée vers l’avant... Il est fondamental pour chacun d’apprendre à observer ce décalage, d’avoir présent à l’esprit que ses perceptions risquent d’être trompeuses à tout moment, et que la perception qu’il a de lui-même va nécessairement changer en fonction de l’évolution de sa coordination. Même lorsque l’on est attentif en faisant un geste, il peut être utile de ne pas se dire : « Je fais ceci, je fais cela » mais plutôt : « Peut-être ai-je tort, mais il me semble que je fais ceci, il me semble que je fais cela. » Cette attitude permet à l’esprit de s’ouvrir plus facilement à la constatation d’inévitables « erreurs » de perception.

5)    Quand vous serrez la main à quelqu'un, vous ressentez assez clairement un bon nombre de qualités physiques : pression, chaleur ou froid, contraction, expansion, tension, détente, légèreté, lourdeur – le tout participant d’une intensité, une durée, un rythme. Disons qu’à travers une simple poignée de mains, une certaine énergie se dégage non seulement de cette main, mais encore de la personne tout entière qui la tend. Alexander nomme cette énergie « la direction ». Des directions semblables existent de la tête aux pieds, dans le visage, la mâchoire, le cou, les épaules... Il est possible de devenir conscient de ses directions et de les rendre plus adéquates, en leur indiquant en quelque sorte le chemin à suivre ; possible aussi de travailler sur la contraction et l’expansion, de rendre certaines énergies plus légères, d’autres plus denses. Tout cela peut finalement affecter profondément la technique instrumentale du musicien. Il existe mille et une façons différentes de serrer une main, comme il existe mille et une façons différentes d’appuyer un doigt sur une corde de violon, chacune avec sa propre énergie, sa propre direction.

6)    Nous avons tendance à réagir immédiatement et directement aux évènements de notre vie quotidienne, artistique, émotionnelle, en faisant et en voulant faire. Or, pour changer des habitudes néfastes, il faudrait d'abord pouvoir arrêter de réagir, arrêter de faire et de vouloir faire, habileté qu’Alexander appelle « inhibition » (terme auquel Freud donne une tout autre connotation). L’esprit humain est assez facilement rempli de suppositions, d’inquiétudes, de fausses hypothèses, de préjugés. Y insérer de nouvelles idées peut s’avérer ardu. Imaginez une cave souterraine. Elle pourrait être remplie de lumière, d'eau, de sable, d’échos, ou d’un millier de chauves-souris en vol. Admettons qu’elle soit remplie d'eau, il ne serait plus possible qu'elle se remplisse de chauves-souris, par exemple. Il faudrait donc vider la cave de son eau pour que les chauves-souris puissent y rentrer. L’esprit du musicien est comparable à cette cave pré-remplie. Pour savoir bien faire, il est nécessaire de savoir ne rien faire, c'est-à-dire de vider sa cave intérieure et de la garder en permanence disponible. Face au texte musical, face au défi technique et instrumental, aux problèmes de santé, aux chefs d’orchestre insupportables, aux chaises inconfortables, il peut être assez difficile de vider sa cave et de ne rien faire avant de bien faire. La langue française a une excellente expression pour exprimer cela : le « lâcher prise ». En fin de compte, le lâcher prise ne serait-il pas le grand principe fondateur de la Technique Alexander ?

En résumé :

1)    La Technique Alexander est une méthode qui s’intéresse à « la personne » dans son ensemble. En d’autres termes, elle reconnaît l’unité de l’être humain : son corps et son esprit sont l’endroit et l’envers d’une même pièce (usage de soi).

2)    Elle met en évidence la participation du corps tout entier dans chaque action, certaines parties du corps y participant par le mouvement, d’autres par des oppositions ou par un investissement d’énergie qui, même infime, n’en est pas moins déterminant  (globalité de la personne). 

3)    L’orientation de la tête et du cou par rapport au dos joue un rôle prépondérant dans la coordination du corps (contrôle primaire).

4)    Il existe souvent un décalage entre ce que nous faisons et ce que nous croyons faire (perception sensorielle erronée).

5)    Devenir conscient des énergies qui circulent à travers le corps tout entier modifient ces énergies et le corps lui-même (directions).

6)    Le problème ne réside pas tant dans ce que nous faisons que dans ce que nous voulons faire. Savoir vider son esprit afin de laisser le nécessaire ou le souhaité se faire, tel est le  « travail ». Ainsi, au cœur de la Technique Alexander se trouve ce que le français nomme le « lâcher prise » (inhibition).

 – mars 2008 –

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